LA FAMILLE « TUYAU-DE-POÊLE »

J’ai souvent remarqué qu’un bon mot, ou une blague (de bistrot ou d’ailleurs), peuvent être, si on cherche bien, des échos de mythes anciens qui se baladent dans l’imaginaire collectif…En voici un nouvel exemple :
Quand j’étais au Lycée, on se racontait la blague suivante :

Un garçon et sa sœur font l’amour ensemble ; le garçon : « Tu baises mieux que Maman… » ; la sœur : « Je sais, Papa me l’a déjà dit ! »

Bon, on va dire que c’est le thème général de « La famille tuyau-de-poêle », où tous les morceaux s’emmanchent les uns dans les autres, et que, ce disant, on émet déjà un jugement moral et réprobateur à l’égard d’une telle famille. Cette expression populaire serait née autour de la Guerre de 14, et a été utilisée par Jacques Prévert comme titre d’une d e ses pièces de théâtre (1933)
Mais on peut aller beaucoup plus loin dans l’analyse proposée par cette variation :

Dans « les Contes de la Mort » Jean Markale cite ce récit recueilli dans le Var en 1886 :

La mère coupable (résumé)
Une veuve très riche vit seule avec son fils auquel elle porte une affection excessive ; or, elle se rend compte que son fils couche avec la servante ; elle congédie la servante, et le soir même, elle s’installe dans la chambre de celle-ci, dans le but de faire honte à son fils au moment où il penserait rejoindre la fille. Mais le fils tarde à rentrer, la mère s’endort dans le lit de la servante. Le fils entre dans le noir, et, croyant avoir affaire à la servante, se conduit comme d’habitude. La mère, surprise dans son sommeil, n’a pas vraiment le temps de se faire connaître ni de se défendre. Le fils rejoint sa chambre ; le lendemain, la mère explique le départ brutal de la servante, et la vie continue. Mais elle s’aperçoit qu’elle est enceinte. Elle cache comme elle peut sa grossesse, part accoucher dans une ville éloignée et met sa fille en nourrice. Lorsque cette fille commence à grandir, elle dit à son fils qu’elle connaît une orpheline qu’elle aimerait bien accueillir à la maison. Évidemment, le fils tombe amoureux de cette fille sans pouvoir savoir qu’elle est sa sœur – et sa fille – et il décide de l’épouser. Mise au courant, la mère est terrifiée, mais n’a aucun moyen de briser la détermination de son fils. La cérémonie se passe, et, en rentrant à la maison, la mère consigne la vérité sur un papier et se tire un coup de revolver dans le cœur ; au bruit de la détonation, le fils accourt, lit le papier et se tue également. La jeune veuve les fait enterrer séparément et fait graver sur les tombes :
« Ici repose mon époux, mon frère et mon père »
« Ci-gît ma mère, la femme et la mère de mon mari »
Puis, elle entre au couvent pour y finir ses jours.

Devant cette évocation dramatique, on peut avoir deux attitudes :
Soit on rapproche l’histoire des sketchs plus ou moins graveleux de l’ « Almanach Vermot » ou des « Grosses Têtes », qui déclinent tous les résultats possibles d’accouplements entre proches parents, et les filiations étonnantes qui en résulteraient ; on peut penser aussi à la pièce de théâtre « Hibernatus », quand le grand-père décongelé, et toujours gaillard, jette des regards concupiscents vers sa petite-fille.
Soit, et c’est ce que suggère Jean Markale, on pense au mythe d’Œdipe, et à toute la damnation résultant de l’inceste, qui jette le malheur sur plusieurs générations :

Laios, Roi de Thèbes, n’ayant pas d’héritier, consulte l’oracle de Delphes qui prédit que l’enfant à naître tuera son père et épousera sa mère. A la naissance, d’Œdipe, sa mère Jocaste l’abandonne, effrayée par cette prédiction. Recueilli par des bergers, Œdipe est présenté au Roi de Corinthe qui l’adopte ; on révèle à Œdipe qu’il est un enfant trouvé. Il consulte à son tour l’oracle qui confirme la première prédiction ; pour ne pas nuire à ceux qu’il prend alors pour ses véritables parents, Œdipe s’enfuit. Dans son périple, il rencontre son vrai père Laios et le tue au cours d’une querelle. Il arrive devant Thèbes, rencontre le Sphynx et en débarrasse la vallée ; il est accueilli comme un héros, est nommé Roi et épouse sa mère Jocaste dont il a 4 enfants. La peste s’abat sur la ville, l’oracle dit qu’il faut expulser le meurtrier de Laios ; le devin Tirésias dévoile la vérité. Jocaste se pend, Œdipe se crève les yeux et part en mendiant, conduit par sa fille Antigone….

Quelle avalanche !
Mais ça n’est pas parce que le mythe d’Œdipe nous sert, dans la « grande » culture, à expliquer les fondements de la psychanalyse, qu’il ne reste pas, à la lettre, une histoire de « famille tuyau-de-poêle » propice aux blagues de bistrot et de cour d’école…

ETHNO-RIGOLO
Extrait de la « Conférence amusante »
« QU’EST-CE QUE TU RACONTES ? »
Jeudi 9 Août 2001
7è Festival du Jeu Populaire et Traditionnel
Centre Culturel – La Marchoise