Charles Cochon de Lapparent - Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, source : wikipedia.

Affreux, sales et méchants

Mr Didier Quentin, maire de Royan, a eu récemment l’honneur des media pour une saillie en pleine réunion de conseil municipal, le lundi 26 mars 2012, où il a déclaré que des Roms présents sur le territoire de sa commune se sont comportés comme « des pollueurs, fraudeurs, menteurs et voleurs » ; intervention parfaitement délibérée et préparée, selon son propre aveu , et qui a déclenché une plainte de la LICRA à son encontre.

Cependant les journaux ne donnent pas toujours la citation dans le même ordre ; certains même ne citent que trois des qualificatifs : « voleurs, fraudeurs, et menteurs », ou « pollueurs, fraudeurs et voleurs ».

Cette attraction rythmique vers le ternaire n’est pas tout à fait anodine, pour une péroraison déjà riche stylistiquement de ses assonances en –eur ; en effet, cela nous rapproche incontestablement d’une autre qui nous est déjà familière ; « affreux, sales, et méchants », du film de Ettore Scola (1976) ; nous sommes de plain-pied dans une connotation de marginalité et de déglingue sociale ; et dans le mépris arrogant du dominant pour les non alignés et non calibrés ; ceux qui, comme le charretier de la fable du « bon » La Fontaine, sont embourbés dans leur soue originelle, loin des fastes de Versailles (ce qui reste à voir).

Monsieur le maire de Royan et ses commentateurs n’ont rien inventé en matière de style ; et on pourrait même dire que c’est une facilité littéraire, ou oratoire, que de se laisser aller au tourbillon de l’anathème à trois temps (ou à quatre) :

Mr Charles COCHON DE LAPPARENT(1750-1825), préfet de Napoléon, écrivait en 1801 dans sa « Description générale du Département de la Vienne » :

« …Les habitants de la partie sud du Département, où sont les grandes forêts, les landes et bruyères, vivent isolés les uns des autres (…) ils n’ont pas de communication entre eux et n’en ont aucune avec les villes(…) aussi sont-ils généralement grossiers, ignorants, et sauvages… »

Nous voilà donc dans une trilogie verbale qui ressemble étrangement aux premières citations ; mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises :

Dans « Télérama » 2747 (19-09-2002), David TRELLER, écrivain américain, répond aux questions du journal :

«  Contre les Afghans, les Etats-Unis ont utilisé une terminologie similaire à celle employée contre les Indiens ou contre les Vietnamiens : ce sont des êtres attardés, ignorants et sauvages. Dès lors, les Américains, défenseurs de la liberté, rejouent un mauvais film : les cow-boys contre les Indiens ; ils utilisent des clichés et réduisent à néant l’adversaire parce qu’ attardé, ignorant, sauvage. »

Cerise (temporaire) sur le ghetto, dans son éditorial de « Charlie-Hebdo » 811 du mercredi 2-01-2008, Philippe Val nous explique pourquoi Ben Laden a choisi le Pakistan et l’Afghanistan pour y implanter son action :

« Non seulement le matériel humain lui semblait favorable – beaucoup de montagnards illettrés, sauvages, superstitieux, isolés dans des vallées encaissées, et imaginant le monde extérieur comme une planète décadente, morbide, contagieuse et agressive – mais il a senti que c’était l’endroit où la barrière entre lui et la puissance nucléaire était la plus fragile. »

On dirait du Cochon de Lapparent dans le texte ; mais on notera aussi que le dédain pour le « matériel humain », prêté à Ben Laden, ne diffère pas trop de celui de la pensée lumineuse et éclairée du directeur de la rédaction de « Charlie-Hebdo ».

L’exécution capitale par rafale de mots dépréciatifs, sur un air de valse vache, et ce pour délit d’isolement, de différence, et de non-conformité, semble être une pratique très prisée par ceux qui sont convaincus de détenir la « bonne » et unique pensée, , qu’elle soit politique, économique ou intellectuelle ; on espère pour Philippe Val qu’il sait élever les moutons, les chèvres et les chevaux (rythme à trois temps) aussi bien que les montagnards Afghans, parce qu’il pourrait bien essuyer les mêmes rafales méprisantes si jamais le vent tournait.

P.CHEVRIER (27-04-12)

paru dans Barricades

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